mercredi 19 septembre 2007

Encore une fois


Alors encore une fois je me suis fait avoir. Alors cette fois encore, j'ai cru être invincible, être immortel, rester un enfant. Alors, malgré les mauvais présages, malgré les bourrasques, malgré les aléas du ciel, malgré les menaces sans cesse renouvellées, j'ai cru que ça n'était pas impossible, que cette fois-ci c'était la bonne, que les nuages d'oiseaux ne repasseraient pas dans le sens inverse, que l'air encore frais précédant la douce chaleur du matin resterait pour toujours mon meilleur remède, que les résines et les odeurs de pins mouillés par la rosée seraient à jamais mes onguents protecteurs, qu'il n'y avait plus rien à craindre de l'horizon. Alors j'ai replongé dans l'enfance à m'en perdre, à tout oublier, à ne plus savoir et à savoir trop bien. Alors la clarté a effacé les tourments, les souvenirs ont fusionné avec le présent, l'oublié avec les promesses. Alors, les yeux fermés, j'ai cru voir la foi remplacer la défiance. Alors j'ai cru ne jamais refermer cette parenthèse d'ingénuité, la parenthèse de ce temps révolu qui faisait semblant de revenir à moi, avec ses illusions perdues, ses espoirs devenus des rêves, et ses rêves soudain encore possibles.

Alors j'ai cru que l'été avait triomphé.

Pourtant, ce week-end, j'ai vu les feuilles mortes.

(Photo : Ben / Irlande, Mai 2007)

jeudi 13 septembre 2007

Apothéose de la lenteur


Je crois que je suis quelqu'un de lent. Je lis très lentement, je mets parfois des mois à finir un bouquin. Je mange lentement, sinon j'ai mal au ventre et j'ai envie de dormir. Je pense lentement, je ne ris jamais aux blagues sur le coup, et je comprends qu'elles ne sont pas drôles qu'après. Quand on me pose une question, je réfléchis et puis je réponds. Souvent c'est déjà trop tard. Des fois, la personne qui m'a posé la question n'est même plus en face de moi.

Mais ça, c'est pas possible. Je me rends compte que la lenteur, la contemplation, une forme de mélancolie sans défaitisme, l'hésitation, le doute, et voire même, allons-y, la réflexion sont des valeurs qui n'ont pas lieu dans le monde du travail, le seul monde qui existe pour beaucoup de gens. D'ailleurs, ce ne sont même pas des valeurs. Pour certains, ça n'existe tout simplement pas. Et hop, Pssshit.

Ce qui est bon, ce qui est valorisé, ce qui fait avancer c'est la rapidité, la prise de décision, le tac-o-tac gagnant, l'impulsivité, le fait de savoir trancher, là maintenant tout de suite parce que c'est hyper urgent. Savoir décider, sans états d'âmes, sans "ah mais si...", sans regrets et sans vergogne. C'est marrant parce qu'après, on se retrouve avec un "Regrets Eternels" et pis des fleurs en plastique sur sa tombe, merci bien, vous m'avez bien eu les gars.

Mais non, l'impassibilité et l'équanimité ont beau être des jolis mots, ce qu'on veut c'est de la réactivité bordel. Je ne parle même pas de la pusillanimité face au courage, ce truc si galvaudé. Le doute est inquiétant, il faut des réponses. La patience est suspecte, il faut de la motivation. L'incertitude est angoissante, il faut de l'assurance. Des "mais oui bien sûr" tonitruants. Des "ah non pas du tout" retantissants. Des "je vous l'avais bien dit" pleins d'allant.

Se pose alors à moi la trouble question suivante : n'a-t-on pas le droit d'être mauvais ? n'y a-t-il de salut que dans la performance ? faut-il aller toujours plus vite et être toujours plus meilleur ? Mais ces interrogations sur le monde du travail et ses valeurs sont sans issue. J'ai depuis longtemps constaté avec effroi que les valeurs dans la vie et les valeurs dans le travail ne sont pas les mêmes du tout, et oh mais c'est horrible elles sont parfois carrément opposées. Il est préférable d'être agressif, pugnace, opiniâtre. Il est toujours bon d'être insensible, autoritaire, dénué de sensiblerie. Il est plus facile d'être roublard, menteur, sans scrupules, et même d'être un sacré casse-couilles. Ah quel sacré casse-couilles celui-là, bravo ! Une personne avec ces qualités-là dans la vie, je la déteste. Comment pourrais-je alors devenir quelqu'un que je déteste la plus grande partie de ma journée, pour me retrouver ensuite face à moi-même ? Cette schizophrénie m'est définitivement impossible.

Et puis bon, cet ordinateur commence sérieusement à me gonfler ce soir, il est hyper lent, ça rame comme jamais, les mots mettent un temps fou à s'afficher, je vais encore passer une plombe à essayer de mettre une photo, mais qu'est-ce qui se passe bordel de §%$!&?(#*:+ ?? Allez je le change.

(Photo : Ben / Irlande, Mai 2007)

jeudi 6 septembre 2007

Ces hasards que l'on choisit soi-même


Il y a parfois des conjonctions qu'on ne choisit pas mais qui sembleraient écrites. Il y a parfois des urgences qui n'en ont jamais été, et qui le deviennent tout à coup. Il y a parfois des choix que l'on repousse, mais qui nous rattrappent. Il y a la "force des choses" et puis il y a nous dedans, toutes petites choses. Il n'y a que de bonnes coïncidences. Il n'y a pas de hasard.

2008 sera différent. C'est écrit.

(Photo : Ben / Galway - Irlande, Mai 2007)

samedi 1 septembre 2007

Tatiana, demain matin


Il y avait des ballons et des paillettes partout, un public qui tendait les bras au ciel et criait, la vie était dans l'air, là tout autour, c'était l'essence même du désir, ici devant tout le monde, devant les millions de téléspectateurs de la plus grande chaîne de télévision d'Europe. Cette sensation intense d'être au coeur de tout, d'être au centre de la vie, de vibrer en harmonie avec des millions d'inconnus n'était pas seulement enivrante. C'était surtout un immense shoot d'une drogue dure jusqu'alors inconnue, le début et l'aboutissement de tout, réunis en une seule soirée, en un seul moment, en un seul lieu. C'était la Fête et la Fête c'était bon.

L'indescriptible excitation procurée par cet extrême moment de vie, le seul qui vaille, le seul qui rende sûr de ne pas être mort, allait avoir des conséquences terribles. La rapidité des évènements et l'impossibilité de se rendre compte de ce qui se passait vraiment, l'aveuglement provoqué par cette lumière absolue, cette impression à la fois terrifiante et grisante de ne pas avoir de prise sur l'instant et de devoir en profiter pleinement, rendaient la réalité abstraite. Tout aurait pu s'arrêter, se figer, mais ce tourbillon de lumière avançait inexorablement et balayait tout. Le rêve était devenu réel, le réel était comme un rêve. Il n'allait en rester que des souvenirs en miettes, auxquels ensuite se raccrocher en essayant d'en percevoir à nouveau l'impossible extase. Et fatalement, il y aurait un réveil.

Le réveil ne sonna que beaucoup plus tard. La lumière du jour fut, elle, beaucoup plus pénible. Elle était diffuse, elle n'était pas franche comme celle des projecteurs, voilée par ces nombreux nuages d'un gris sale. Il était tout de même bon de voir ce ciel sans les contours d'un studio de télévision et de prendre le temps de le regarder. Tatiana s'étira et choisit de ne pas parler. Pour une fois, elle n'avait pas à parler puisque personne ne l'écoutait. L'impression mêlée de soulagement et de vide était difficile à analyser. Mais bon, pour une fois, l'introspection n'était pas nécessaire. On n'allait pas la convoquer dans le confessionnal pour lui demander ce qu'elle ressent et pourquoi. Il fallait juste reprendre ses esprits et continuer à profiter des bons moments qui allaient s'offrir à elle. Et pourtant si, plus que jamais, maintenant elle allait devoir se justifier, s'analyser, et répondre aux questions. Encore et encore.

C'était la première fois que Tatiana eut ce sentiment de joie sans pouvoir vraiment savoir pourquoi cette joie la dérangeait. Il y avait quelque chose d'immense, et cette immensité faisait un peu peur. Elle se répéta qu'elle l'avait amplement mérité, elle savait qu'elle s'était battu pour ça, envers et contre tout, envers et contre tous. Pourtant, il semblait que l'ascension ne faisait que commencer, que tout ce qu'elle avait réalisé jusqu'à présent, en prenant des risques, en se mettant en danger, en s'exposant à la critique, en mettant en jeu ses sentiments et son intégrité, son image et celle de son entourage, celle de Xavier et celle de son père, tout cela n'était rien par rapport à ce qu'il allait falloir gravir. Car les moments difficiles sont toujours devant, ceux qui sont derrière disparaissent dans le brouillard diffus des émotions.

Mais Tatiana était une battante, elle savait qu'elle avait là une chance inespérée et que c'était à elle de continuer à vivre ce rêve. C'était possible. Pourtant, la gloire a forcément un prix. Il allait falloir apprendre à connaître ce prix, et "on" allait faire en sorte qu'elle le connaisse. Cette victoire qui n'en était pas une, ce goût amer laissé par les reproches des uns, les quolibets des autres, ne s'effaçaient pas devant l'immense ferveur et le soutien hystérique de ce public apparemment plein d'amour. La faille narcissique ne se comblerait jamais mais ça, Tatiana ne le savait pas. Elle continuerait finalement à la creuser en essayant de la combler. Sans réaliser ce vertigineux constat, elle sentit les larmes lui venir et elle les prit pour des larmes de joie. Le désespoir, cet allié sournois de chaque moment, prend parfois des allures de bonheur.

Copyright Ben "Je deviens liquide", 2007.

mercredi 29 août 2007

De l'ordinaire


Dans cette quête de réponses à des questions qu'on ne se pose pas, il n'est pas toujours facile de trouver des solutions. On voudrait que rien ne change, parfois on fait tout pour, même sans le vouloir, même en disant qu'on veut tout changer. Et, malgré tout, on n'y peut rien, mais on change quand même car on est emporté dans le mouvement, ce vaste flot, ce grand torrent qui parfois bizarrement reflue mais bien souvent aussi nous précipite. Alors on n'a plus le choix, soit on se raccorche péniblement aux branches du rivage qui finiront bien elles aussi par rompre, soit on remonte en vain le courant au risque de se noyer, soit on suit le flot et l'on tente de donner de vagues inflexions pour éviter les obstacles.

Alors voilà. C'est soudain lorsque l'on est prêt à partir, n'importe comment, n'importe où, la traversée de l'Amérique du Nord en bus de droite à gauche ou peut-être la traversée de l'Amérique du Sud en train de haut en bas, c'est alors que la passivité, parfois sans prévenir, fait place à l'action, brusquement, au détour d'une porte et que le voyage c'est justement cette traversée-là, celle que l'on a fait mille fois, ce minuscule pas. Et puis derrière la porte, les choses ont déjà changé et il suffit de s'en rendre compte. Serait-on assez fous pour accepter nos vies ordinaires ? Aurait-on assez de courage pour se rendre à l'évidence ?

(Photo : Ben / Lisbonne, Avril 2007)

samedi 18 août 2007

C'est pas gagné


Il paraît que nous sommes des homo sapiens sapiens. Ou des homo sapiens tout court. Ou peut-être pas. On n'en est même pas sûr. En fait, on ne sait même pas qui nous sommes vraiment. Et on ne sait pas non plus pourquoi l'homme de Cro-Magnon et l'homme de Néanderthal ont disparu. Peut-être que nous sommes un mélange, peut-être que nous sommes une espèce à part. Et puis non, en fait il paraît que homo sapiens et homme de Cro-Magnon c'est la même chose. Et puis homo sapiens neanderthalensis aussi. Ah et puis non, homo neanderthalensis c'est différent. Et l'homo erectus c'est qui ? Enfin bon bref, les scientifiques n'ont pas fini de ne pas être d'accord. Et nous, on ne sait toujours pas qui nous sommes.

Alors comment saurais-je moi-même qui je suis ? Je ne suis pas sûr qu'un enfant adpoté à qui on cache sa vraie identité puisse un jour être totalement serein. Mais après tout, pourquoi ce besoin toujours de savoir d'où l'on vient ? Sa région, son pays, ses ancêtres. Parce que sûrement, nous avons des zones enfouies de notre cerveau où il y a des restes de tout ça. Du méga-inconscient hyper-enfoui. Parce que sûrement, le cerveau humain reste encore un des continents les moins bien explorés. Alors où faut-il que j'aille ? Dois-je rester chez moi pour trouver les réponses ?

(Photo : Ben / Connemara, Mai 2007)

jeudi 16 août 2007

Il pleut


Il pleut. Il pleut mais je m'en fous. J'aime beaucoup le soleil, je n'aime rien tant qu'une après-midi ensoleillée passée à lézarder en perdant son temps, je n'aime rien tant que la sensation de la chaleur sur le corps comme un chat s'étirant sur un mur bouillant, j'adore la touffeur qui rend indolent, la moiteur qui rend somnolent. Pourtant, c'est le 15 août, il pleut, ça fait quasiment deux mois que ça dure, et ce n'est pas grave. Car au fond, ça ne change rien. Je ne suis pas plus heureux ou malheureux en fonction du temps. Dans un an, je ne m'en souviendrai même plus.

(Photo : Ben / Irlande, Mai 2006)